King Kong Théorie
Par Morgane Grosdidier de Matons, mardi 22 avril 2008 à 21:42 - Société - #38 - rss
King Kong Théorie de Virginie Despentes, un livre intelligent.

C'est le premier ouvrage "féministe" (plutôt égalitariste) que je lis.... (si j'oublie l'excellent ouvrage d'Eric Sartori : Histoire des femmes scientifiques de l'Antiquité au XXe siècle, que je recommande vivement à tous, et en ne comptant pas non plus les extraits du Deuxième Sexe, et les bribes diverses aperçues çà et là ) Non pas parce que je ne partage pas le combat, non, bien au contraire : c'est par lâcheté. Parce que savoir des gens assez cons pour être sexistes me pourrit la vie, je préfère oublier, éviter autant que possible les polémiques (sauf quand les diatribes débiles de garçons complexés me font sortir spontanément de mes gonds) parce qu'essayer de se défendre avec des arguments honnêtes et logiques contre des abrutis qui se complaisent dans la mauvaise foi, c'est aussi fatigant que de pédaler dans du gak.
Le langage cru et direct de l'ouvrage King Kong Théorie sert plutôt bien l'efficacité des arguments logiques, honnêtes et francs développés par l'auteur, et tirés souvent de ses propres expériences. Et j'insiste sur la logique. Parce que j'ai souvent constaté que les textes féministes ne présentent en général pas autant de paralogismes, autant d'impostures intellectuelles grossières que les textes machistes, raisonnements crétins fardés par une cuistrerie décomplexée et une assurance venue tout droit du fond du slip.
(tout petit bémol toutefois à propos de la logique : j'ai éprouvé quelques failles dans la partie sur la pornographie... Je ne partage pas son avis, donc je suis sans doute un peu plus disposée à trouver les erreurs qui m'arrangent, comme tout humain)
Autre intérêt du livre : La King Kong théorie proprement dite, qui a su me rendre le King Kong de Peter Jackson intéressant.
Pour donner le ton du livre, extraits choisis :
" Ne pas aimer les femmes, chez un homme, c'est une attitude. Ne pas aimer les hommes chez une femme, c'est une pathologie. "
" C'est à notre époque que je découvre, consternée, que n'importe quel connard doté d'un zgeg se sent le droit de parler au nom de tous les hommes, de la virilité, du peuple des guerriers, des seigneurs, des dominants, et - conséquemment - le droit de me donner des leçons de féminité. On s'en fout que le type mesure un mètre cinquante, soit plus large que haut, n'ait jamais fait preuve d'aucune masculinité, en rien. Il en est. Et moi, je suis de l'autre sexe. Il n'y a que moi que ça effare qu'on me remette systématiquement à ma place de femelle. On ne me compare qu'à d'autres femmes. Marie Darrieussecq, Amélie Nothomb, Lorette Nobécourt, qu'importe, pourvu qu'on ait environ le même âge. "
" Quels avantages tirons-nous de notre situation qui vaille qu'on collabore aussi activement ? Pourquoi les mères encouragent-elles les petits garçons à faire du bruit alors qu'elles enseignent aux filles à se taire ? Pourquoi continue-t-on de valoriser un fils qui se fait remarquer quand on fait honte à une fille qui se démarque ? Pourquoi apprendre aux petites filles la docilité, la coquetterie et les sournoiseries, quand on fait savoir aux gamins mâles qu'ils sont là pour exiger, que le monde est fait pour eux, qu'ils sont là pour décider et choisir ? "
Cet extrait est l'un de ceux qui m'ont le plus émue, car il m'a rappelé les moments de frustration extrême et de révolte réprimée où mon père me demandait systématiquement et énergiquement de me taire pour laisser mon frère (cadet) "parler". Extrait proche d'un argument que j'ai d'ailleurs opposé cet été à mon géniteur, alors qu'il m'avouait penser que les filles étaient naturellement plus douces et dociles que les garçons (alors qu'avec mon frère et moi il en a eu le contre-exemple... Voyez comme les "hommes" ne savent retenir que les exemples qui les arrangent). Le pire, c'est que cet argument l'a surpris, parce que ce qu'il faisait alors était plus qu'évident pour lui, inconscient. (et ensuite, quand je viens lui parler d'inconscient machiste, je me fais traiter de paranoïaque...)
" Je ne dis pas qu'être une femme en soi est une contrainte pénible. Il y en a qui font ça très bien. C'est l'obligation qui est dégradante."
EDIT du lendemain :
Je complète le billet par un exemple concret, que j'ai aussi présenté à mon père l'été dernier, père qui a eu l'air à la fois surpris et convaincu. Il faut dire, c'est l'argument ultime, irréfutable, systématiquement vérifiable alors que théoriquement il pourrait très bien ne pas l'être. Je veux parler du fameux test du "caca".
Un petit garçon, assis à une table fort achalandée avec ses parents, fait le pitre et soudain dit de façon audible par tous "caca". Toute la table s'écroule de rire, sauf peut-être la vieille tante un peu sourde ou rabat-joie.
Maintenant, dans une dimension parallèle, la même table, le même contexte, sauf qu'une petite fille remplace le petit garçon. La petite fille fait la pitre, puis de façon audible par tous dit "caca". Consternation autour de la table, on demande à la fille de se taire puis on préfère ignorer cette petite chose débile et vulgaire.
Ainsi, à comportement égal, traitements opposés. La culture est infiniment plus rigide que la nature.
Je n'accable personne en particulier : moi-même, j'agis exactement de la même façon. J'ai eu l'occasion de subir la présence de petits enfants à plusieurs reprises (d'autant plus que j'ai deux très jeunes demi-frères). Quand un garçon dit des grossièretés ou des absurdités, si le contexte est cordial et l'ineptie déclamée inventive, alors je me marre toujours à la première salve. (à la deuxième, je sévis) Mais quand une fille ose s'aventurer dans les concepts boueux, je lui demande gentiment de se taire et de se faire la plus petite possible, sans me poser de questions. C'est bien le problème. Spontanément, on agit et surtout on pense comme papa et sa complice maman nous ont appris. Et la société, l'histoire, les mythes, les symboles nous rappellent en permanence comment il faut penser.
Dès la petite enfance, on retire à la fille le droit de s'adonner aux plaisirs mentaux de la saleté et à la joie d'imaginer à son grès des situations absurdes et obscènes, là où elles deviennent drôles chez l'autre sexe.
D'une part, on coupe la petite fille de la fange fondamentale. D'une certaine façon, réprimer son intérêt pour les étrons, c'est la couper de l'intérêt pour le limon originel, c'est-à -dire pour la science et pour l'art. C'est de l'excision mentale.
D'autre part, on bride par la force son imagination. On s'agace quand une petite fille dit des choses absurdes, invente des blagues. Et après, des gens comme Dominique Venner (que je préfère ne pas qualifier, il y a déjà trop de mots pas beaux dans ce billet) vont oser prétendre, en s'assurant que leurs testicules sont toujours là où ils doivent être : "Oui, les hommes c'est la créativité, les femmes la réceptivité."
Décidément, dès lors que les sexes sont compartimentés et que je dois choisir, je me retrouve toujours dans le box des garçons. Moi qui pourtant, selon mes amis, suis plutôt féminine. Le pire c'est qu'en me plaçant dans le camp garçon j'ai l'air de me vanter, puisque c'est forcément abandonner le rôle de subordonnée, rôle reflété par tous nos symboles. Création masculine/réceptivité féminine, juste un symbole ? "juste" ? Les symboles charpentent notre inconscient. Oui, l'inconscient, la portion de notre esprit qui effectue le plus gros de nos démarches intellectuelles. Maîtriser les symboles, c'est manipuler l'esprit humain. Donc, je juge que ces symboles sont graves.





Commentaires
1. Le vendredi 25 avril 2008 à 19:18, par Guillaume
2. Le vendredi 25 avril 2008 à 19:19, par Guillaume
3. Le vendredi 25 avril 2008 à 20:12, par Morgane
4. Le vendredi 25 avril 2008 à 20:26, par Guillaume
5. Le vendredi 25 avril 2008 à 20:38, par Morgane
6. Le vendredi 25 avril 2008 à 21:09, par Guillaume
7. Le dimanche 4 mai 2008 à 12:22, par Vincent
8. Le dimanche 4 mai 2008 à 21:20, par Morgane
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