Alors que je me prononçais en faveur de la réintroduction des ours dans les Pyrénées, quelqu'un m'a opposé cette tautologie : « On a mis des siècles à les exterminer, ce n'est quand même pas pour les faire revenir ! » Un tel jugement est le fruit d'une interprétation abusive de la théorie de la sélection naturelle de Darwin, excessivement admise, partiellement tronquée, inconsciemment assimilée puisqu'elle imprègne notre mode de vie et assez mal digérée. Les zélateurs de Darwin nous ont persuadés que, à l'instar de toute espèce, seule la compétition était le moteur légitime de notre survie.

La survie dépend souvent plus de la symbiose que de l'agressivité. Si l'un des symbiotes prend le dessus sur l'autre, il devient parasite, élimine son compagnon et peut provoquer sa propre destruction. La solidarité et la compétition sont les deux forces, les deux pulsions qui sous-tendent la vie. Sa pérennité et sa diversité ne sauraient être sans les symbioses entre bactéries, végétaux, champignons et animaux, ni même sans la compassion qui peut naître entre les animaux les mieux pourvus au niveau cérébral : certains oiseaux et certains mammifères (certainement ceux qui présentent un grand nombre d'astrocytes par neurone)

Or, pour reprendre les mots de Jean-Marie Pelt : « Il serait absurde de nier l'existence de la concurrence dans le monde vivant. Mais celle-ci joue sans doute un rôle beaucoup moins systématique qu'on ne le croyait jusqu'ici. En fait , la loi de la jungle n'est nullement la référence ultime des mécanismes de la vie, et c'est encore plus vrai dans la jungle elle-même, comme l'ont montré, il y a quelques années déjà, Van Steenis et Patrick Blanc. »

Par exemple, les lichens, symbioses fongico-algales, pulvérisent les records de résistance : de cette synergie émergent des propriétés supérieures (j'ignore si l'on peut parler d'émergence proprement dite, si les propriétés de la symbiose sont prévisibles par les propriétés des symbiotes séparés...). Si l'on sépare les deux symbiotes, l'algue comme le champignon formera une masse informe. Le lichen a son identité propre. (une existence magnifique, décrite dans l'ouvrage de Jean-Marie Pelt, référencé à la fin de ce billet)

« Altruisme désintéressé » ne signifie pas « geste vertueux d'impulsion magique transcendante essentielle et inexplicable ». La compassion, je le crois, relève d'un haut degré de compréhension qui amène l'individu à embrasser la Vie dans son entier, à cerner la Volonté globale. Si la métempsycose existe, une sagesse intuitive incite l'individu à privilégier la Vie en général. On peut toujours rétorquer que ce serait dans son propre intérêt, mais de telles considérations perdent leur pertinence à ce niveau spirituel. L'altruisme désintéressé existe même chez les animaux. Le meilleur exemple que je connaisse est donné par Jean-Marie Pelt : « Une mère rhinocéros et son bébé circulaient dans une clairière lorsque le petit resta prisonnier d'une boue épaisse. Sa mère revint sur ses pas, le renifla, puis regagna le couvert des arbres. Ce manège se reproduisit plusieurs fois : n'ayant découvert aucune blessure sur son petit, la mère ne semblait pas comprendre où était le problème. Déboula un groupe d'éléphants. Craignant pour son petit, la mère chargea, puis repartit de nouveau en forêt. Un éléphant s'approcha alors du bébé rhinocéros, le huma avec sa trompe, s'agenouilla et glissa ses défenses sous le bébé pour tenter de le soulever. La mère fit aussitôt irruption du couvert des arbres et chargea de nouveau. L'éléphant s'éloigna et le manège se poursuivit durant plusieurs heures. Chaque fois que la mère regagnait la forêt, l'éléphant revenait tenter d'arracher le petit à la boue ; chaque fois il devait renoncer à son action charitable, la mère rhinocéros le chargeant derechef, croyant protéger ainsi son bébé. Découragés, les éléphants finirent par s'éloigner. Le lendemain matin, les observateurs de la scène voulurent dégager le jeune rhinocéros mais celui-ci parvint à s'extraire seul de la boue qui, entre-temps, avait séché... » Un tel comportement peut nous choquer, forgés intellectuellement que nous sommes par Darwin et Nietzsche (que j'adore, mais on l'a digéré plus mal encore que Darwin, et notre inconscient conditionné oublie de le contextualiser). Quitte à emprunter des chemins bancals de réflexion, on tentera toujours de rattacher fébrilement ce sentiment à une bifurcation stochastique incohérente de pulsions primaires foncièrement et « logiquement » égoïstes, qui dans leurs interactions complexes ont abouti à cette aberration évolutive qu'est la compassion. Cela ne change rien aux faits, et de telles interprétations réductionnistes de l'émergence de l'altruisme, qui revendiquent un pragmatisme élevé, ne sont en vérité que les plus désabusées et ne se fondent que sur un cynisme dans l'air du temps.


Des ours polaires, contraints parfois de parcourir plusieurs milliers de kilomètres pour suivre une banquise qui fond dorénavant à une vitesse spectaculaire suivant les saisons, meurent d'épuisement ou par noyade.

Selon le dernier Science et vie (N°1077, de juin 2007), on aurait trouvé la zone dévolue au sens moral dans le cerveau. Deux zones en fait : celle de l'empathie et celle de l'équité. Compartimenter ainsi le cerveau me gêne, surtout prétendre qu'un sentiment aussi complexe et large que le sentiment moral soit lié à une zone quasi-indépendante du noyau logique. Logique et hauts sentiments ne forment pas deux tendances distinctes de l'intelligence, mais ils s'enchevêtrent. Après tout, la logique n'a rien d'absolu non plus : cette intuition est comme toute autre pensée intuitive le fruit d'une expérience cristallisée dans les gènes sélectionnés. (Les 'mèmes', comme continuité des gènes, transmis à la fois par la culture et peut-être par la mémoire génétique. Je ne sais plus par qui j'ai entendu cette théorie des mèmes, qui seraient à l'esprit ce que les gènes sont au corps, mais c'était intéressant. Et sur France Inter.) De la même façon, l'intuition morale et l'empathie, qui ont favorisé naturellement les individus capables d'appréhender les émotions puis les pensées d'autrui, constituent un progrès évolutif. On a oublié que Darwin concevait déjà, aux côtés de la compétition, la coopération comme une force de la vie. Il considérait la compassion comme un progrès évolutif inhérent à l'intelligence, allant de pair avec la logique. Les approximations et une logique réductionniste ont été nécessaires à l'édification de toutes nos théories physiques. Mais la science contemporaine a démontré qu'au fond, le réductionnisme avait toujours tort, et que pour comprendre réellement l'univers, nous devrons le dépasser. (là, encore !)

Où est-ce que je veux en venir ? Si l'être humain ne parvient pas à passer de la nuisance du parasite à la fécondité du symbiote, il dégradera son environnement jusqu'à devenir son propre fossoyeur. Il faut qu'il comprenne que la coopération n'a rien de honteux et n'est pas contre-nature, et qu'à vouloir bêtement lutter contre tout et n'importe quoi, il va sombrer. Sa séparation urbaine d'avec la Nature l'a déjà quasiment aliéné. Les écosystèmes et l'atmosphère terrestre sont des systèmes chaotiques, donc le principe de précaution s'impose de façon évidente. Notre 'empreinte' colossale a enclenché des transformations, que certains détracteurs de l'engagement écologiste n'hésitent pas à qualifier de naturelles, mais tellement rapides qu'on peut rationnellement subodorer qu'elles seront irréversibles. Ces transformations s'appliquant à des systèmes chaotiques, on peut tout attendre d'elles, sauf qu'elles reviennent de façon stable à l'état initial.

Dans les prochains billets, je parlerai d'écologie proprement dite et des phénomènes qui étayent la thèse du réchauffement global. On pourra aussi parler de la façon dont l'émulation constructive et la coopération pourront supplanter la concurrence acharnée dans les sociétés humaines, et comment l'économie devra s'intéresser à la production de la qualité plutôt que de la quantité. Albert Jacquard s'est penché sur ces problématiques. Mais j'ai beaucoup trop de lecture sur liste d'attente actuellement, c'est l'un de mes sempiternels soucis !

Ces derniers points seront développés soit dans un billet différent, soit dans une version 1.1 de ce billet-ci.

Bibliographie :
Jean-Marie Pelt, La solidarité chez les plantes, les animaux et les humains, Le Livre de poche.
Hubert Reeves, Chroniques du ciel et de la vie, Seuil
Hubert Reeves, Mal de terre, Seuil
Al Gore, Une vérité qui dérange, Editions de La Martinière
Science et vie #1077, juin 2007

Lien :
Ligue ROC


Les saisons d'Alfons Mucha. Un jour, un mythe !


Gaïa et les photons acides, Morgane Grosdidier de Matons, février 2006

Ligue ROC : présidée par Hubert Reeves, l'une de mes premières "idoles", avec Cousteau !